Revue de Presse
LES SOIREES DE PARIS 18 mars 2016

1915, année érotique



Ceux qui connaissent par cœur la vie de Guillaume Apollinaire se surprendront à la revisiter avec plaisir sous la plume de Jacques Ibanès. Parce que selon le dicton bien connu « qui trop embrasse (parfois) mal étreint« , cet écrivain narbonnais a choisi comme seul angle de tir l’année 1915, ce qui tombe bien puisque l’auteur d’Alcools disait justement à ce moment-là, « j’ai tant aimé les arts que me voilà artilleur« .
De façon discrète et donc très supportable, Jacques Ibanès met en regard de l’écrivain poète à la guerre, sa propre vie. Il fait dire au téléphone qu’il est « né ce matin » mais il a la soixantaine et précise avoir découvert Apollinaire au lycée avec le poème « Marie ». Son ouvrage est préfacé par Claude Debon, une caution précieuse.
Quand une histoire est connue, pour qu’elle soit répétée sans ennui, il faut un narrateur de talent ce qu’est incontestablement Jacques Ibanès. L’auteur s’attache à dresser le portrait de l’amoureux sanguin, aimant, violent, incroyablement inspiré qu’était Apollinaire, dévorant Lou avant d’être à son tour dévoré par le manque et enchaînant sur Madeleine alors qu’il gagnait les tranchées.
L’auteur décrit Apollinaire comme un chef d’orchestre substituant la plume à la baguette, maniant pour de vrai le martinet sur les fesses de Lou et derechef mais pour de faux, sur le corps de Madeleine, à qui il intime de se préparer au châtiment alors qu’elle est bien loin, sage enseignante à Oran. La guerre décuple les élans sensuels du poète qui écrit à Lou: « Les branches remuées ce sont tes yeux qui tremblent/Et je te vois partout si belle et si tendre/La vulve des juments est rose comme la tienne« , il fallait oser l’écrire et Jacques Ibanès ose placer cette citation organique « qui serre comme un casse-noisettes« .
Après quelques échanges très polis, très « cadet » avec Madeleine, Apollinaire amènera bien vite, par ensorcèlement progressif, la timide enseignante sur son terrain de prédilection. Jacques Ibanès décrit le charme qu’il lui jette étape par étape quand le poète demande des détails sur le « parvis » de sa nouvelle correspondante tandis qu’il lui en transmet en échange sur son « sceptre« . Petit à petit, Madeleine sera mûre pour un passage à l’acte lequel a priori, durant la permission d’Oran en janvier 1916, ne se produira pas.
Certains ont malencontreusement daubé sur un poète qui aurait profité de la guerre pour faire de la poésie. Jacques Ibanès rectifie le tir à bon escient quand il écrit: « Maintenant il est un vrai guerrier, en première ligne jusqu’à onze journées d’affilée (…) il a pris la guerre en horreur« .
A noter que dans le Mercure de France de février 1916, Apollinaire écrira entre autres aphorismes: « Celui qui n’a pas vécu en hiver dans une tranchée où ça barde ne sait pas combien la vie peut être une chose simple. (…) Celui qui n’a pas vu des musettes suspendues au pied d’un cadavre qui pourrit sur le parapet de la tranchée ne sait pas combien la mort est une chose simple. (…) Celui qui parcourra plus tard la Champagne pouilleuse cherchera avec intérêt la petite tombe qui abrite les cadavres du fermier de Beauséjour et de sa fille» .



Apollinaire. Autoportrait en canonnier. Image extraite d’un catalogue de vente aux enchères.
En se restreignant à l’année 1915, Jacques Ibanès a bien fait les choses. Il dépeint avec un talent bien plaisant une partie de l’incroyable concentré d’événements jalonnant la vie d’Apollinaire sur 12 mois, dans un contexte de casernement, de boue, de feu, de mort, de sexe, de sentiments, de frustrations, autant d’éléments ayant constitué une poésie toujours bien vivante parce que définitive.


Philippe Bonnet


« L’année d’Apollinaire ». Jacques Ibanès, 117 pages. Fauves Editions. 12 euros. Avec une préface de Claude Debon

 
 
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